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l’Italie définitivement affranchie de l’Autriche, l’Allemagne con-stituée sur la base du suffrage universel. Mais, entre votrepolitique prussienne et votre politique allemande , la contra-diction n’est-elle pas flagrante? Vous proclamez un parlementnational comme l’unique source d’où l’Allemagne puisse sortirrégénérée, comme le seul pouvoir suprême qui soit capabled’accomplir ses nouvelles destinées; et en même temps voustraitez la seconde chambre de Berlin à la façon de Louis XIV ,lorsqu’il entrait au parlement de Paris son fouet à la main.Nous n’admettons pas en France que, entre l’absolutisme et ladémocratie, le mariage soit possible. Et pour aller jusqu’aubout de la vérité, à Paris , laissez-moi vous le dire, l’opinionpublique n’a pas pris au sérieux votre projet de parlementnational: on n’a vu là qu’une machine de guerre fort bienimaginée, et l’on croit généralement que vous êtes l’homme àbriser cet instrument après vous en être servi, et le jour où ildeviendrait incommode ou inutile.
“—A la bonne heure, me répondit M. de Bismarck, vousallez au fond des choses. En France , je le sais, je jouis de lamême impopularité qu’en Allemagne . Partout on me rend seulresponsable d’une situation que je n’ai pas faite, mais qui s’estimposée à moi comme à tous. Je suis le bouc émissaire del’opinion publique, mais je m’en tourmente peu. Je poursuisavec la conscience parfaitement tranquille, un but que je croisutile à mon pays et à l’Allemagne .
“Quant aux moyens, je me suis servi de ceux qui se sontofferts à moi, à défaut d’autres. Sur la situation intérieure dela Prusse , il y aurait bien des choses à dire. Pour la juger avec im-partialité, il faudrait étudier et connaître à fond le caractère parti-culier des hommes de ce pays. Tandis que la France et l’Italie forment chacune aujourd’hui un grand corps social qu’animentun même esprit et un même sentiment, en Allemagne , au con-traire, c’est l’individualisme qui domine. Chacun ici vit à partdans son petit coin, avec son opinion à soi, entre sa femme etses enfants, toujours en défiance envers le gouvernement commeenvers son voisin, jugeant tout à son point de vue personnel,mais jamais au point de vue de la masse. Le sentiment del’individualisme et le besoin de la contradiction sont développéschez l’Allemand à un degré inconcevable. Montrez-lui uneporte ouverte, plutôt que d’y passer, il s’entêtera à vouloir