PREFACE
XIII
rien n’est plus injuste aussi que de réclamer pourlui une part quelconque dans les bienfaits de cettecivilisation édifiée par ses devanciers.
Quant aux générations qui, dans le passé, ont étésacrifiées ou se sont sacrifiées pour nous faire uneexistence meilleure, si l’on n’admet pas que, sousune forme ou sous une autre, elles ont la conscienceet la jouissance des résultats obtenus, il y a làune incontestable injustice. Je trouve même qu’àcet égard on ne va pas assez loin. Il est injuste queCopernic et Képler n’aient pu connaître la loi deNewton ; que Bach n’ait pu entendre et admirerBeethoven. Tout progrès, resté ignoré de ceux quiont contribué à le réaliser, constitue une injusticeévidente. Et, en stricte équité, on devrait proscriretoute amélioration, toute découverte. Il n’y auraitplus alors, en bonne logique, qu’à se remettre à qua-tre pattes, sur le conseil de Voltaire, et à se nourrirde glands. Le seul caractère, en effet, qui distingueréellement l’homme de l’animal, c’est précisémentla faculté de bénéficier du travail des générationsantérieures. L’hypothèse est donc aussi absurdequ’injuste.
Auguste Comte a dit que, dans l’Humanité, il ya plu s de morts que de vivants. Ne pourrait-on agran-dir encore la portée de cette belle parole en disantque, dans ce que nous appelons, un peu abusivementpeut-être, l'individu, il y a aussi plus de morts quede vivant? Dès lors il est naturel, il est légitime,il est juste que ces morts soient rémunérés suivantleurs mérites respectifs. Il est juste que le vivant