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MÉMOIRES DU MARÉCHAL JOFFRE
Je pris la parole dès qu’on aborda la discussion de ladeuxième question. J’exposai que, dans de nombreux exer-cices, j’avais pu constater que pour battre des zones échap-pant au 75, on était souvent obligé d’avoir recours au 155et d’employer ainsi des projectiles de 40 kilos, alors quedes obus de 15 kilos auraient suffi. Il me paraissait doncindispensable d’adopter un obusier léger permettant à lafois de battre les angles morts que le 75 ne pouvait atteindreet d’accompagner dans certains cas les attaques d’infan-terie. Le général Michel s’éleva aussitôt contre mon avis,en montrant les inconvénients de la multiplicité des ca-libres. On vota, et, une première fois, le Conseil lui donnatort en déclarant qu’il y avait lieu d’adopter un obusierléger.
Alors vint en discussion la proposition du général Michel.Le ministre indiqua que c’était sur la demande expressedu général qu’elle était soumise au Conseil.
Ce fut une véritable levée de boucliers. A tour de rôle,les membres du Conseil présentèrent leurs objections :manque d’homogénéité et de cohésion en face des unitésallemandes que nous savions si bien encadrées, bouleverse-ment complet de notre organisation, lourdeur des corpsd’armée avec leurs seize régiments d’infanterie, retard decinq jours dans notre concentration qui nous obligeraità reculer nos débarquements jusque sur la Marne, trop faibleproportion de l’artillerie pour les effectifs d’infanterie, créa-tion avec les demi-brigades d’un nouvel échelon de com-mandement, ce qui entraînerait l’augmentation du nombredes états-majors, etc...
Le général Michel témoigna quelque mauvaise humeurau cours de la discussion. Lorsqu’on mit aux voix la ques-tion : « Y a-t-il lieu d’adopter le principe des demi-bri-gades? » il fut répondu « non » à l’unanimité.
Aussitôt commença dans la presse une campagne où ilétait fait allusion à la fâcheuse posture dans laquelle s’étaittrouvé le vice-président du Conseil ; fait sans précédent,les journaux publiaient un compte rendu de la séance.J’ai toujours pensé que le ministre ne fut pas étranger à