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MÉMOIRES DU MARÉCHAL JOFFRE
parti ayant, comme nous, une infériorité sensible en artil-lerie lourde, mais une supériorité manifeste en artilleriede campagne.
Je dirai maintenant les idées qui m’ont servi à fixermes décisions au point de vue de la concentration et àcelui des opérations. Je le ferai sincèrement, disant sansréticence toutes mes pensées d’alors, même lorsque les évé-ments sont venus les infirmer.
Tout d’abord, nous croyions tous que la guerre seraitcourte. A cet égard, tout le monde s’est trompé : civils etmilitaires, les stratèges, les diplomates, les économistes etles financiers. Foch n’avait-il pas écrit dans ses admirablesPrincipes de la guerre : « Les armées que nous met-trons en mouvement seront des armées de civils arrachésà leurs familles. La guerre apportera la gêne avec elle ; lavie cessera ; d’où la conséquence que la guerre ne pourradurer longtemps. » Dans la Conduite des grandes unités ,rédigée par une commission que présidait le général Pau, on pouvait lire : «Dans la forme actuelle de la guerre, l’im-portance des masses mises en œuvre, les difficultés de leurréapprovisionnement, l’interruption de la vie sociale etéconomique du pays, tout incite à rechercher une décisiondans le plus bref délai possible, en vue de terminer promp-tement la lutte. »
Chez les Allemands, même croyance.
Le général de Schlieffen, chef du grand état-major jus-qu’en 1906, dans une série d’articles retentissants publiés en1909, limitait la durée de la guerre à celle de la première ba-taille. Outre les arguments d’ordre économique, il indiquaitles tendances pacifistes de la plupart des peuples européenscomme un élément qui devait circonscrire rapidement laguerre dans le temps : « Dès le début d’une guerre malheu-reuse, disait-il, le gouvernement d’un pays devra compteravec un courant d’opinion qui le conduira à la paix. »
Je laisse à d’autres plus qualifiés le soin facile de retrouverdans les écrits des hommes politiques, des financiers et deséconomistes, des opinions semblables à celles que je viensde citer.