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MÉMOIRES DU MARÉCHAL JOFFRE
J’ai l’honneur de vous confirmer mon télégramme d’hiersoir 26, vous rendant compte de la défaite subie hier par l’arméeanglaise ; des renseignements nouveaux qui viennent de meparvenir, il résulte que sa situation est des plus critiques. Ellen’est, pour le moment, qu’une armée battue, incapable d’uneffort sérieux. La colonne de droite (l re et 2 e divisions), qui baten retraite sur Origny-Saint-Benoît, présente encore une cer-taine cohésion, de même que la 4 e division ; mais, les 3 e et 5 e ,extrêmement éprouvées, ayant perdu des effectifs considé-rables, une partie de leur artillerie et de leurs équipages, etayant été soumises à un feu d’artillerie des plus violents pen-dant près de trente-six heures, ne forment plus qu’un trou-peau désemparé hors d’état d’offrir la moindre résistance et dereparaître sur le champ de bataille avant de s’être reposéeset d’avoir été complètement reconstituées. Heureusement, lapoursuite n’est pas active ; on espère que, ce soir, les divisionspourront atteindre le front : Roisel — 4 e division, Vermand. —3 e division, nord de Saint-Quentin . — 5 e division, Mont-d’Ori-gny. — l re et 2 e divisions. (On n’a pas encore de nouvelles dela division de cavalerie) ; et demain 28, la ligne générale : Ham— 4 e et 3 e divisions, Saint-Simon — 5 e division, Jussy et LaFère — l re et 2 e divisions. Dans ces conditions, l’armée anglaisen’existe plus pour le moment ; elle ne sera en état de reprendrecampagne qu’après s’être longuement reposée et reconstituée,c’est-à-dire pour trois divisions au moins sur cinq, pas avantun délai de plusieurs jours ou de quelques semaines même.
La blessure reçue par la fierté britannique sera vive : déjà,des récriminations et des reproches se manifestent ; il importede les empêcher de se répandre, en adressant, dès maintenantet sans retard, des remerciements à l’armée et à la nationanglaise pour le grand sacrifice qu’elles viennent de consentiren notre faveur ; c’est pourquoi je vous ai adressé le messagetéléphonique de ce matin demandant de la part du maréchalFrench, que des remerciements soient adressés à son arméepar le général en chef français ; il conviendrait que le gouver-nement français prît la même initiative.
J’ai fait part au général Lanrezac et au général Sordet de lasituation dans laquelle se trouve l’armée anglaise, le premierafin qu’il ait connaissance des dangers qui pourraient le me-nacer sur sa gauche, le deuxième, afin qu’il continue à assurerla sécurité de la retraite anglaise sur ses derrières et vers l’ouest.D’après les indications apportées, ce matin, par le colonel Bré-