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MÉMOIRES DU MARÉCHAL JOFFRE
Ensuite, quelle manœuvre envisager? Durant toutecette longue et sombre journée du 25, j’étudiai avec mescollaborateurs les diverses possibilités qui pouvaient êtreréalisées. Berthelot estimait que la manœuvre commencéeen Luxembourg belge pouvait être reprise sur un autreterrain ; il prévoyait que l’armée anglaise, soumise à l’ac-tion débordante de la droite allemande, ne manqueraitpas de se replier promptement, accentuant le danger dedébordement que courait la gauche de notre 5 e arméeIl prétendait qu’il serait alors opportun de tirer parti decette situation en prononçant une offensive sur l’aileintérieure de la droite allemande opposée aux Anglais. Ilfaisait valoir que cette solution serait la plus prompte àmettre à exécution, et susceptible de donner les plus grandsrésultats en séparant la droite allemande du corps prin-cipal de la bataille.
La solution proposée par le général Berthelot ne mesatisfit pas. Pour pouvoir l’envisager, il aurait fallu êtreassuré que la 5 e armée tiendrait assez longtemps pouipermettre le rassemblement derrière son front de la massechargée de disloquer le front ennemi ; en outre, si faute detemps, ou pour toute autre raison, cette manœuvre venaità échouer, nous courrions le risque de voir sans espoirnos armées enveloppées par l’ennemi et obligées à livrerune funeste bataille à fronts renversés.
Malgré les objections qui lui étaient faites, Berthelotmaintenait son point de vue. Toutes mes préférencesallaient vers une solution toute différente : la constitutionsur l’aile extérieure allemande d’une masse susceptibled’envelopper à son tour cette aile marchante.
Après avoir pesé consciencieusement les avantages et leschances de succès des deux conceptions, je me décidai,dans la soirée du 25, pour la deuxième solution, et je fisrédiger à mon cabinet, par le commandant Gamelin, l’ordrequi est devenu l’Instruction générale n°2. Je lasignaiet l’en-voyai au général Berthelot, en le priant d’en assurerl’exécution. Je dois dire que, très loyalement, en présencede la décision que je venais de prendre, Berthelot, oubliant