344 MÉMOIRES DU MARÉCHAL JOFFRE
prévenir le général Ruffey de mon intention de lui enleverle 6 e corps que je me proposais de transporter à partirdu 29 août vers notre gauche. Or, le 29 au matin, je reçusdu commandant de la 3° armée une lettre me faisantconnaître qu’il s’attendait à être attaqué incessamment ;dans ces conditions, il insistait pour que le 6 e corps nelui fût pas enlevé. Devant ses craintes, j’avais cédé, àmon corps défendant, et décidé que seule la 42° divisionserait transportée sur Guignicourt, où elle ferait partiedu détachement Foch. Dans la soirée du 29, l’état-majorde la 3 e armée téléphonait que, jusqu’à 15 heures, aucuneattaque ne s’était produite, mais le commandant de l’ar-mée persistait à en prévoir une sur sa gauche. Mon atten-tion était attirée depuis un certain temps sur l’état d’espritqui régnait dans l’état-major de cette armée. Je connais-sais Ruffey : je le considérais comme un officier trèsintelligent, mais de caractère inconsistant et imaginatifà l’excès.
Ce qui aggravait cette situation, c’est que le chef d’état-.major de cette armée, le général Grossetti, ce magnifiquesoldat qui s’est couvert de gloire quelques semaines plustard en Champagne et dans les Flandres, ne paraissaitpas à sa place dans les fonctions qu’il remplissait auprèsdu général Ruffey : voulant tout faire par lui-même, uti-lisant mal son personnel, des retards fâcheux, des oublisplus fâcheux encore dans la transmission des ordres luiétaient imputables. De tout cela, il résultait dans l’état-major de la 3 e armée un malaise dont le commandant Bel,avec sa belle conscience et sa droiture, s’était fait l’échoauprès de moi.
Au moment où nous en étions, où mon attention étaitattirée sur les graves événements de notre gauche, il étaitnécessaire que je n’aie aucune préoccupation pour nosarmées de droite et du centre. Les l re et 2° armées sem-blaient en bonne voie et paraissaient même gagner duterrain. Je me promis de m’assurer personnellement dela situation qu’on me signalait à la 3 e armée. Et si ellese trouvait telle qu’on me l’avait dépeinte, j’étais résolu