366 MÉMOIRES DU MARÉCHAL JOFFRE
comme pouvant devenir la base de départ de notre mou-vement en avant. Somme toute, notre repli avait laisséjusqu’ici nos troupes à peu près intactes. Nous n’avionspas encore livré la grande bataille qui devait déciderdu sort de la guerre. Nous n’avions eu que des rencontrespartielles qui avaient tourné les unes à notre désavantage,les autres à notre avantage. A continuer sans cesse cetteretraite, nous finirions par prendre figure de vaincus,avant que la partie décisive ne soit jouée. Enfin, cetteretraite livrait à l’ennemi une grande partie de notreterritoire, et il était de notre devoir de limiter au strictnécessaire ce douloureux sacrifice. Était-il possible de hâterla date de la reprise générale de l’offensive?
Au grand quartier général, les avis étaient partagés surcette question. Le 3 e Bureau et son chef étaient partisansde tout essayer pour reprendre le mouvement en avantle plus tôt possible. Berthelot, au contraire, était trèspartisan d’un repli derrière la Seine : les troupes étaientsi fatiguées par leur retraite depuis la Sambre, qu’ellesétaient incapables de tout effort. Précisément, le généralde Langle avait envoyé son sous-chef d’état-major, lelieutenant-colonel Dessens, me représenter que son arméeavait besoin de répit avant de pouvoir entamer n’importequelle opération : le 12° corps, en particulier, était dansun état de fatigue qui nous obligeait à prévoir le transporten chemin de fer d’une partie de son infanterie.
Berthelot estimait que, dans ces conditions, il étaitnécessaire de soustraire les troupes à la pression de l’en-nemi, de leur permettre de respirer à l’abri d’un obstacletel que la Seine, avant de livrer une bataille dont dépendraitle sort de la France.
Belin pensait que notre devoir essentiel était de durer,de réserver nos forces pour le moment où les Russesauraient plus complètement fait sentir leur action, etque cette attitude prudente était le meilleur moyende faire échouer le plan allemand qui était incontesta-blement d’en finir avec les Français dans le plus brefdélai.