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MÉMOIRES DU MARÉCHAL JOFFRE
A la fin, emporté par ma conviction et par la gravitéde l’heure, je me souviens d’avoir frappé d’un coup depoing la table qui était près de moi et d’avoir dit en ter-minant : « L’honneur de l’Angleterre est en jeu, monsieur lemaréchal. »
Jusque-là, French avait écouté impassible le traducteurqui lui rapportait mes paroles. Mais à ce moment, ilrougit fortement. Il y eut un court silence impressionnant,puis il murmura avec émotion : « I will do ail my pos-sible. » Ne comprenant pas l’anglais , je demandai à Wilsonce que le maréchal venait de dire. Il me répondit simple-ment : « Le maréchal a dit : oui. » J’avais senti l’émotiondu commandant en chef anglais ; j’avais surtout entendule ton avec lequel il avait parlé. A moi, comme à tous lestémoins de cette scène, il apparaissait que ces simplesparoles équivalaient à une promesse sous serment.
Puis, on servit le thé qui était déjà préparé ; Frenchme reconduisit ensuite à ma voiture. Je laissai auprèsde Huguet le lieutenant-colonel Serret dans l’énergie etle savoir duquel j’avais toute confiance, et je gagnai Châ-tillon-sur-Seine où, pendant la journée, le grand quartiergénéral s’était transporté. Les bureaux de l’état-majoravaient été installés dans un ancien couvent de Cordeliers.Mon bureau avait été placé dans une ancienne cellulede moine. C’est de là que je suivis la bataille de la Marne ,et c’est là que le lendemain, à 7 h. 30, je signai l’ordredu jour aux troupes (1) :
« Au moment où s’engage une bataille dont dépendle sort du pays, il importe de rappeler à tous que le momentn’est plus de regarder en arrière ; tous les efforts doiventêtre employés à attaquer et à refouler l’ennemi. Unetroupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte,garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt
(1) Cet ordre fut transmis à tous les quartiers généraux d’arméeentre 8 et 9 heures. La confirmation écrite fut envoyée aux arméesle 6 septembre à 18 heures.