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L.-H. LABANDE
entreprise. Il fabriqua cependant des caractères ou poinçons de fer et d’acier, des formesde fer et d’étain, une vis pour la presse, enfin tout un matériel, avec lequel il convainquitses associés que son art d’écrire artificiellement 6 «était vrai et très vrai, possible et utileà celui qui voulait s’y adonner". Par conséquent, il est à présumer qu’il imprima aumoins des spécimens 7 .
Un auteur récent 8 a prétendu qu’il avait inventé une espèce de machine à écrire.Cette hypothèse ne supporte pas un examen sérieux; l’on ne s’expliquerait, en effet,d’abord la présence des formes et des instruments de bois dont il est question dans lesdocuments, puis la disparition complète et subite de cette invention. Il y eut certainementà Avignon, de 1444 à 1446, la chose n’est pas douteuse, des essais d’impression typo-graphique au vrai sens du mot. Mais pourquoi Waldfoghel ne les a-t-il pas continués?La réponse est simple: l’argent lui manqua. Il fut constamment pourchassé par sescréanciers; ses compagnons n’étant pas riches se lassèrent vite d’un art, sans douteencore loin de la perfection, qui ne leur rapportait aucun bénéfice, et réclamèrent leurs fonds.De telle façon que Waldfoghel, endetté et abandonné, dut partir d’Avignon sans avoiratteint son but. Mais y serait-il parvenu, qu’on ne pourrait pas encore dire, sans autrespreuves, qu’il fut l’inventeur de l’imprimerie 9 , car le procès de 1439 dut lui fournir plusd’une information utile.
Quoi qu’il en soit, Gutenberg, de retour à Mayence, réussit enfin, grâce à Fust, àmonter un véritable atelier où il imprima son premier volume. Son invention, signaléeà la fin de divers produits typographiques depuis le fameux Psautier de 1457, fut assezpromptement connue en France; et il est à remarquer que personne ne songea à luidisputer l’honneur qui lui revenait. Je n’en veux pour preuve que le témoignage descontemporains à même de savoir la vérité 10 . Parmi eux, il n’en fut certes pas de plusqualifiés que les prototypographes parisiens: Guillaume Fichetrapporta, dans une lettreà Robert Gaguin devenue célèbre (1 er janvier 1471)", que d’après eux Jean Gutenberg avait, le premier de tous, trouvé l’art d’imprimer avec des lettres de métal. N’est-ce pasencore eux qui annonçaient, à la fin de leur première édition, qu’ils apportaient à la villede Paris cet art presque divin d’écrire inventé par l’Allemagne 12 ? Ainsi donc, qu’il yait eu des recherches faites en France avant ou en même temps que celles de Guten-berg , aucune n’aboutit; on les oublia et l’on ne connut que l’illustre Mayençais.
S’il faut en croire les bibliographes 13 , le roi Charles VII , apprenant la nouvelle de soninvention, aurait demandé, le 4 octobre 1458, à ses généraux des monnaies de luidésigner une personne experte, pour aller s’informer des procédés de Gutenberg et ensurprendre le secret. Nicolasjenson, indiqué par eux, aurait entrepris le voyage. Je nesais jusqu’à quel point il faut ajouter foi à ce récit; il a le grand tort de n’être appuyéque sur une note, dont la plus ancienne rédaction connue est du milieu du XVI e siècle,et qui n’est confirmée par aucun document contemporain. Jusqu’à plus ample informé,j’estime même qu’on doit tenir pour non prouvé un fait, qui a une base aussi fragile.Ce n’est pas à dire que la mission n’ait pas pu être donnée; maison ne voit pas pourquoiil ne serait pas resté d’autres traces de ce voyage 14 , pourquoi on n’en ressentit enFrance aucun effet, pourquoi enfin Jenson n’aurait pas plus tard imprimé dans sa patrieau lieu de se rendre en Italie 15 . Il y a là trop de points obscurs, pour que l’on croie sanshésitation à la réalité de ce fait.